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Visite de l’ICCJ à Budapest : la difficile situation de la communauté juive de Hongrie

48 heures à Budapest pour mieux comprendre la situation de la communauté juive de Hongrie, tel était le programme de quelques membres de l’ICCJ (le Conseil International des Chrétiens et des Juifs) qui se sont rendus sur place le 28 novembre 2012. Notre visite a coïncidé avec des déclarations politiques profondément antisémites de la part de certains membres du parti d’extrême droite Jobbik, qui compte 47 sièges au Parlement Hongrois.

Premier émoi : un discours antisémite qui désigne certains parlementaires comme Juifs et par conséquent comme éventuel danger pour la nation ne suscite pas de réponse immédiate de la part des autres partis politiques. Cette parole odieuse est dite ouvertement et librement. La communauté juive est ensuite interrogée par les médias et répond comme elle peut. Les réactions finissent par venir et un rassemblement à l’initiative de la fédération des communautés juives réunissant des personnalités politiques du pouvoir et de l’opposition est organisé dans les jours qui suivent. Cette fois, cette fédération dénonce la gravité de la situation. Si auparavant elle était réticente à nous recevoir, craignant peut-être une ingérence qui les aurait mis à mal, désormais elles nous demandent de faire écho de leur situation à l’étranger. La Hongrie est un pays qui déteste l’ingérence étrangère, les Hongrois disent savoir gérer leurs affaires de manière autonome. D’ailleurs, il existe dans le langage courant un terme qui signifie « traître à la nation » , désignant toute personne considérée comme telle par ceux qui se disent être la nation. Dans les villages ce sont les Tsiganes qui sont visés par les discours populistes du parti d’extrême droite, dans les villes et surtout à Budapest ce sont les Juifs

À première vue, le constat est simple : il existe en Hongrie un antisémitisme toléré par le pouvoir politique, une volonté de purifier et de rechristianiser le récit national, un problème de mentalité car cet antisémitisme concerne également des couches très éduquées de la société. Si la communauté juive ne semble pas être physiquement menacée, les Tsiganes le sont plus et ont déjà subi des agressions physiques d’une violence extrême. La magnifique grande synagogue de Budapest, la plus vaste d’Europe, ne nécessite pas de surveillance particulière visible et il en est de même pour le centre communautaire et les autres édifices publics et privés qui témoignent de la vie juive. Il y aurait quelque 100.000 Juifs en Hongrie et la vie juive s’y décline avec toute sa palette habituelle allant pour le cultuel du mouvement Loubavitch au Judaïsme réformé en passant par un mouvement spécifiquement hongrois, le mouvement néologue qui, en apparence, est une forme d’orthodoxie teintée de réforme. La culture est également très présente avec un programme varié au centre communautaire Balint et sous la forme d’associations diverses.

Nous avons rencontré deux associations de dialogue judéo-chrétien. L’une est officielle, tous ses membres sont nommés par les institutions religieuses. Elle organise une « marche de la vie » tous les ans pour commémorer la Shoah et une prière spéciale à la fin de la semaine de l’unité chrétienne qui réunit deux figures emblématiques du paysage religieux en Hongrie : le Cardinal Erdo et le rabbin Schweitzer. Ce dernier est très âgé et semble infiniment respecté par tous. Tout se passe comme si une démarche symbolique menées par deux icônes du paysage religieux hongrois suffisait pour faire le travail de mémoire qui nous est si familier.
La deuxième association ressemble un peu à l’AJCF, mais périclite dans un univers où il n’y a pas de vraie culture du dialogue et du débat. Elle vient de se voir privée de pratiquement toutes ses subventions et il est fort à craindre qu’elle n’arrive plus à engager des actions futures alors que précisément et plus que jamais il faudrait pouvoir en déployer. Il paraît assez clair que les institutions religieuses dépendent financièrement de l’état et lui sont donc inféodées. Elles ont un champ d’action extrêmement restreint.

En rencontrant certains représentants de la communauté juive de Hongrie j’ai eu le sentiment d’être en présence d’une espèce protégée qui se comportait comme telle. Cette communauté, très traumatisée par la Shoah, déportée massivement en 1944 alors qu’elle avait l’illusion d’être relativement à l’abri, n’ose pas faire de vagues. Elle se sent Hongroise par la culture et la langue, a peur de voir se détériorer son existence et réclame maintenant que s’opère une distinction claire entre le parti au pouvoir et l’extrême droite très bruyante au Parlement. Elle dénonce le discours de cette dernière comme ouvertement nazi par le langage et le contenu et craint de voir advenir une grande coalition aux prochaines élections. Elle cherche des appuis dans la société civile et parmi les représentants des autres religions. Elle semble cependant savoir que si la question juive revient sans cesse dans le discours politique, elle est vécue comme marginale pour la Hongrie et le peuple Hongrois.

La Shoah est un sujet que l’on aborde le moins possible, la douloureuse histoire des années 1920 et des mesures prises à l’encontre des Juifs en Hongrie n’est guère évoquée, ces thèmes sont laissés à la bonne volonté des enseignants dans les écoles qui font comme ils veulent et comme ils peuvent.
Le discours antisémite n’est freiné par rien et le populisme qui consiste à désigner l’autre, Juif ou Tsigane, comme extérieur à la nation ne perd aucune occasion de se manifester, quitte à s’excuser un peu juste après. Servant souvent d’écran de fumée, ce discours permet de détourner l’attention de l’opinion publique des véritables enjeux économiques et sociaux auxquels ce pays doit faire face. Il est d’ailleurs aussi le fait des classes éduquées de la société qui s’abritent derrière ce qui serait d’après eux la réalité hongroise. En Hongrie, nous a dit un membre du clergé catholique, par ailleurs sympathique et très cultivé « nous avons un vrai problème avec les Juifs ».
« En Hongrie, si vous n’êtes pas Juif vous ne pouvez pas travailler dans les médias, les Juifs sont propriétaires de nombreux appartements qu’ils louent à des Hongrois non Juifs, à l’époque communiste les Juifs détenaient de nombreux pouvoirs, il y a trop de ministres et parlementaires juifs. » ... et j’en passe. Je n’ai jamais entendu un discours aussi candide dans son énoncé. Je pense que si j’avais signalé à cette personne qu’elle était pétrie de préjugées elle ne m’aurait pas crue. Elle était totalement démunie de tout référentiel théologique, historique et social pour penser la présence Juive en Hongrie et au monde. À ma question « les nombreuses actions philanthropiques de la diaspora juive hongroise après la chute du communisme sont-elles bien ou mal perçues ?  », la réponse fût mitigée et faisait état de la judéité du grand philanthrope George Soros. Ce n’est pas un secret, il est d’origine juive. Mais c’est bien la première fois que j’entends dire cela en premier de George Soros, en Europe occidentale ou aux États Unis. Que faire et que dire… si ce n’est que à part se faire oublier, les Juifs ne peuvent rien faire de bien.

J’ai repris espoir en rencontrant l’association Haver, une ONG qui a pour champ d’action l’éducation à la tolérance dans les écoles. Elle est financée par des mécènes étrangers, s’appuie sur des pédagogies nouvelles, inédites en Hongrie où le système éducatif est autoritaire et où l’on n’accorde que peu d’importance au développement du discernement et de l’esprit critique. Cette ONG, fondée par une personne qui détient la double nationalité Israélienne et Hongroise, véritable visionnaire idéaliste, cherche à défendre la cause des Tsiganes également. Elle propose ses services aux écoles et souhaite devenir un véritable partenaire éducatif pour les enseignants qui font appel à eux.

Quel est le danger réel encouru par les Juifs et les Tsiganes dans la Hongrie d’aujourd’hui et surtout de demain ?
La jeune démocratie hongroise vieille d’un peu plus de vingt ans est-elle véritablement démocratique ? Les vestiges de l’Empire austro-hongrois, les ravages de la guerre et le Bolchevisme qui lui a succédé n’ont pas permis que s’installe une société libre qui revisite son passé de manière éclairée, un débat ouvert et le discernement nécessaire pour comprendre les dangers d’une liberté d’expression qui exprime surtout un nationalisme exclusif. Devant ce discours que rien ne freine on aimerait voir s’ériger en rempart une parole qui libérerait le refoulement du passé et qui permettrait que l’Histoire, celle des Historiens, occupe vraiment sa place. Un chercheur à la parole libre m’a dit que l’on assistait dans les universités à un véritable démantèlement idéologique des projets de recherches qui n’allaient pas dans le sens de l’idéologie nationale.

Malheureusement, et c’est le constat le plus navrant, tout cela n’est pas vraiment nouveau. Dans « Sauvegarde », un journal de 2001-2003, Imre Kertesz dénonçait les dangers d’un antisémitisme qu’il qualifiait de profond. C’est un immense écrivain, incompris des Juifs hongrois et dénoncé par les Hongrois non-juifs comme un écrivain juif. Invraisemblable et trop compliqué me direz-vous ? Imre Kertesz vit désormais à Berlin, une grande librairie dans le centre de Budapest ne présente aucun de ses livres en vitrine. Elle lui préfère Jack Kerouac et José Saramago, un autre prix Nobel de littérature.

Liliane Apotheker

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