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Voeux du Président de l’ICCJ pour 2015

Message de Philip A. Cunningham, Président de l’International Council of Christians and Jews (ICCJ), à l’occasion du Nouvel An 2015

Chers membres de la famille de l’ICCJ, membres des organisations adhérentes, amis, et personnes qui œuvrent pour la compréhension et la solidarité entre des Juifs et des Chrétiens, et entre toutes les
religions :

Salutations à vous tous, en ce début d’année civile !

Pour notre horreur à tous, 2015 a commencé avec les événements tragiques qui ont eu lieu à Paris. Ces attaques terroristes impliquent de nombreuses dimensions, incluant des facteurs géopolitiques, historiques, culturels, économiques, socio-psychologiques et aussi (à notre grande consternation)
interreligieuses. Il peut y avoir de semblables actes de violence à l’avenir.
Raison de plus pour que nous tous, qui nous consacrons à la compréhension et à l’enrichissement mutuels parmi les Juifs, les Chrétiens, les Musulmans et entre tous les peuples, nous intensifions nos efforts. Nous
avons une histoire positive à raconter ! Nous devons essayer de ne pas permettre que le discours mondial soit dominé par des récits d’hostilité et de peur.

Puisque le début de l’année est habituellement un temps de réflexion sur le passé, et de prise de résolutions en vue d’un meilleur avenir, j’aimerais proposer quelques réflexions personnelles sur l’année 2015, et sur la vision de l’amitié entre Juifs et Chrétiens à laquelle nous nous consacrons tous. Ces
réflexions sur certains aspects des relations interreligieuses sont plus que de simples salutations du Nouvel An. Elles sont offertes dans l’espérance qu’elles pourront stimuler la planification concrète de notre travail pour l’année à venir.

Célébrer un moment déterminant dans les relations judéo-chrétiennes

L’an 2015 marque le jubilé d’or d’une étape essentielle dans les relations interreligieuses : la publication, par le concile Vatican II, de sa déclaration sur la relation de l’Église catholique romaine avec les religions non-chrétiennes. Connue par ses premiers mots en latin, Nostra Aetate (« Dans notre époque »), ce n’était pas le premier document chrétien depuis la Shoah à dénoncer l’antisémitisme, ni à répudier l’accusation multiséculaire des Juifs comme des « meurtriers du Christ ». Nous qui faisons partie aujourd’hui de
l’ICCJ, ou de l’une de ses organisations adhérentes, nous nous tenons sur les épaules des quelques douzaines de pionniers chrétiens et juifs qui se sont réunis en 1947 dans la ville suisse de Seelisberg pour une « Conférence urgente sur l’antisémitisme ». Ce rassemblement, qui a donné naissance de fait à l’ICCJ, a publié son célèbre « Appel aux Églises » qui, en ses dix points, lançait une invitation à réformer l’enseignement chrétien concernant les Juifs et le Judaïsme. (Vous vous rappellerez que l’ICCJ a commémoré ce document à Berlin en 2009, avec la publication d’une grande déclaration : « Le temps du réengagement. Construire la nouvelle relation entre Juifs et Chrétiens », développant ainsi « Les douze points de Berlin », à l’attention des Chrétiens et des Juifs). Il y eut aussi des déclarations importantes faites par le Conseil œcuménique des Églises, par des Églises nationales protestantes, et par des théologiens et des membres du clergé, individuellement ou collectivement.

La déclaration Nostra Aetate, qui était éminemment redevable à ces précurseurs, possédait une autorité unique, étant l’expression de l’enseignement du magistère de la communauté chrétienne la plus
importante dans le monde. Elle a profondément révolutionné les relations entre Juifs et Catholiques. Elle a également donné une impulsion majeure aux efforts interreligieux qui avaient déjà été initiés par d’autres confessions chrétiennes, et a inspiré de nouvelles initiatives de dialogue parmi des communautés religieuses à travers le monde.

Afin de commémorer ce moment décisif, l’ICCJ organise sa conférence annuelle de 2015 à Rome, où nous serons accueillis par l’Amitié Judéo-Chrétienne de Rome (Amicizia Ebraico-Cristiana di Roma), en collaboration avec la Commission du Saint-Siège pour les relations religieuses avec les Juifs,et avec l’appui de nombreuses organisations religieuses, académiques et civiques. Nous fêterons ce qui a été accompli, et nous nous engagerons nous-mêmes pour que ce voyage se poursuive.

Il y a beaucoup de raisons de se réjouir !

Il y a quelques décennies seulement, d’éminents penseurs suggéraient qu’il était impossible ou indésirable que les Chrétiens et les Juifs parlent ensemble de questions importantes sur le plan religieux. Des siècles de mépris et d’oppression des Juifs de la part des Chrétiens avaient, des deux côtés, induit des mécanismes d’évitement, et des soupçons. Une forte supposition persistait que, si une tradition réclamait sa légitimité, l’autre devait être illégitime. Ni l’une ni l’autre des communautés croyait avoir quelque
chose apprendre de l’autre.

En ce début de 2015, la situation a considérablement changé dans de nombreuses régions du monde. De grandes communautés de chrétiens en sont venues à réaliser qu’ils ne sont pas seuls à être le peuple fidèle
de Dieu. En arrivant à une appréciation authentique de la permanence de l’Alliance des Juifs avec Dieu, ils ont mis de côté les projets du passé qui visaient leur conversion. De même, certains Juifs qui participent à l’approfondissement du dialogue interreligieux ont perçu la présence de l’Unique dans leurs conversations avec leurs interlocuteurs chrétiens. Des Juifs et des Chrétiens se rendent compte que des idées théologiques développées dans les contextes antagonistes du passé sont de moins en moins utiles aujourd’hui. Ils recherchent des approches plus positives dans leurs traditions respectives — des approches qui ont souvent été ignorées dans le passé.

Nous vivons aujourd’hui à une époque où — pour la première fois de l’histoire ! — des Juifs et des Chrétiens peuvent travailler et étudier ensemble de manière assidue, enrichissant ainsi la vie de chacun de nous dans l’Alliance. Cependant, cette bénédiction sans précédent nous impose aussi le devoir d’en faire un bon usage.

Il y a beaucoup de travail à faire !

En ce début de l’an 2015, je me souviens de cette observation pertinente du Cardinal Edward Idris Cassidy :

Mettons-nous à envisager l’avenir. Notre premier objectif, bien sûr, doit être d’aller en avant. Rester immobiles, c’est risquer d’aller en arrière... Nous refusons d’être liés au passé par des chaînes qui nous empêcheraient de bâtir un nouvel avenir, un nouveau partenariat entre Juifs et [Chrétiens], un avenir basé sur la confiance et la compréhension réciproques.

Étant donné les progrès étonnants de ces cinq dernières décennies, il est peut-être facile de sous-estimer notre difficulté à désapprendre les réflexes hérités de tant de siècles d’hostilité. Même en faisant abstraction de la violence extrémiste et de la rhétorique qui agressent notre monde, il me semble évident que, tout autour de nous, les vieilles habitudes ont la vie dure. Mentionnons-en brièvement quelques exemples :

1. Même si toutes les communautés chrétiennes condamnent officiellement l’antisémitisme, des scènes de foules hostiles, et la violence exercée contre des Juifs et contre des synagogues dans plusieurs pays (en réaction au conflit entre le Hamas et l’État d’Israël l’été passé) montrent que l’habitude d’imputer une culpabilité collective à tous les Juifs, et de le faire partout s’est déplacée de ses origines chrétiennes vers le monde séculier moderne. Ces manifestations publiques d’antisémitisme ont conduit le Conseil exécutif de l’ICCJ à prolonger sa réunion semi-annuelle en janvier, afin de consulter plusieurs experts et des représentants des organisations adhérentes européennes de l’ICCJ. Nous publierons notre rapport au mois de février.

2. Parallèlement, le Conseil exécutif de l’ICCJ a, dans sa déclaration de 2013 : « Si vous croyez en un Dieu vivant, il faut garder l’espérance », fait remarquer que :

Quand nous entendons certains Chrétiens dire que la prétention juive à être un « peuple élu » montre à quel point le Judaïsme est particulariste par rapport à l’universalisme chrétien, ou quand d’autres Chrétiens identifient « les Juifs » comme les principaux opposants de Jésus pendant sa vie terrestre,
tout comme « les Juifs » d’aujourd’hui comme les ennemis des Chrétiens palestiniens, nous devons nous demander si des siècles de stéréotypes anti-juifs et d’une « théologie de la substitution » n’ont pas migré du discours religieux vers le discours politique. Il semble y avoir comme une obsession
chrétienne portant sur l’État juif et ses politiques — même s’il est légitime de questionner certaines d’entre elles... Ces déclarations nous posent la question suivante : le peuple juif — et maintenant l’État d’Israël — ne continuent-ils pas, comme « l’autre » éternel, à jouer un rôle négatif important, et peut-être indispensable, dans la théologie chrétienne ? [§7]

Certes, la polarisation engendrée par les conflits au Moyen-Orient laisse des traces même au sein de groupes de dialogue entre Juifs et Chrétiens qui ont prospéré pendant des décennies. Cette situation est exacerbée par des préjugés islamophobes largement répandus. Cependant, la mission de l’ICCJ
est de promouvoir des conversations interreligieuses, même sur des sujets de discorde. C’est pourquoi l’ICCJ appuie, en partenariat avec plusieurs universités, le projet de recherche « La Promesse –La Terre – L’Espérance : des Juifs et des Chrétiens à la recherche d’une meilleure compréhension, pour faciliter un dialogue constructif sur la question israélo-palestinienne », qui se réunira à Jérusalem au mois d’août en 2015. Nous vous en donnerons des nouvelles ultérieurement.

3. Une tendance persiste chez les Chrétiens et chez les Juifs, à considérer comme marginal le travail qui consiste à cultiver cette nouvelle relation qui est encore dans les limbes. Certains pensent qu’en rejetant l’intolérance et en montrant du respect, ils ont suffisamment pris en compte les questions en
suspens entre les traditions religieuses, et que d’autres réformes ne sont pas nécessaires. Cette marginalisation de la tâche de cultiver notre nouvelle relation permet à certains Juifs de rejeter le Christianisme comme n’ayant qu’un rapport déformé avec l’Unique ; certains Chrétiens, animés d’un
esprit semblable, persistent à caricaturer le Judaïsme (peut-être réduit aux personnages des Pharisiens ou des Rabbis) comme un légalisme impitoyable qui se soucie peu des personnes. Ces idées sont parfois véhiculées liturgiquement dans des prières traditionnelles et des paroles de cantiques et, pour les Chrétiens, dans des prédications qui offrent une idée fausse de la prophétie hébraïque considérée comme une anticipation « photographique » du Christ, ou qui réitèrent nonchalamment les polémiques trouvés dans certains passages de l’Évangile.

4. L’influence durable de notre histoire tragique est également évidente quand des Juifs et des Chrétiens ont recours, sans y réfléchir, aux attitudes négatives « par défaut » et qu’ils ne prêtent pas attention à l’autre d’une manière consciente. Il me semble qu’un signe avéré que nos théologies respectives promeuvent une relation juste entre nous, sera manifeste quand nous ferons constamment référence à l’autre (chrétien ou juif) avec le même ton d’estime en son absence qu’en sa présence.

Le 50ème anniversaire de Nostra Aetate est plus important que le sera son 100 ème anniversaire !

Pour ces raisons, et encore pour d’autres, je crois fermement que le jubilé de Nostra Aetate en 2015 est une occasion rare et à ne pas gâcher pour qui se consacre à l’approfondissement du dialogue entre des
Chrétiens et des Juifs. Tout cela est d’autant plus vrai que lorsque nous sommes confrontés au terrorisme et à la violence.

L’un de mes amis, Mgr Michael Carroll, de l’archidiocèse de Philadelphie, a affirmé récemment qu’il est plus important de fêter l’étape de ce cinquantième anniversaire que celle de son centième anniversaire. Il
explique qu’il y a, en 2015, beaucoup de témoins contemporains de cette expérience de la transformation considérable des relations judéo-chrétiennes ; par contre, on peut supposer qu’il n’y aura personne en 2065 avec cette même expérience. Nous sommes donc mieux placés pour percevoir la distance que nous avons parcourue, et la distance qui nous reste à couvrir. La nature de l’anniversaire que nos descendants célébreront en 2065 peut être déterminée, dans une grande mesure, par nos actions en 2015.

Ayant cette observation à l’esprit, je demande à tous de bien vouloir agir, au niveau local et national, et parrainer des commémorations œcuméniques et interreligieuses créatrices, afin qu’elles puissent informer et inspirer des personnes, particulièrement des jeunes, à se consacrer eux-mêmes au rapprochement entre Chrétiens et Juifs en particulier, et à l’amitié interreligieuse en général. Examinez la possibilité de publier des déclarations communes de détermination et de respect ! Joignez-vous à l’ICCJ à Rome, du 28 juin au 1 er juillet 2015, pour explorer ensemble les chemins qui s’ouvrent à nous dans notre voyage interreligieux !

Controns les nouvelles de conflits interreligieux et du décuplement de la persécution religieuse dans le monde, par des célébrations inspiratrices d’un tournant authentiquement historique vers une solidarité interreligieuse !

Est-ce que les Chrétiens et les Juifs sauront mettre à profit ce jubilé de Nostra Aetate pour intensifier leurs efforts éducatifs portant sur nos nouvelles relations ? Allons-nous honorer les pionniers des décennies
d’après la Shoah, en apportant une nouvelle énergie à ce travail révolutionnaire qu’ils ont commencé ? Nous aiderons-nous mutuellement à démanteler les théologies et les habitudes qui ont favorisé le mépris
et, saurons-nous les remplacer par des théologies étayant une relation juste ? Prierons-nous pour la grâce d’étudier nos traditions respectives comme des amis qui se plaisent à apprendre de l’autre au sujet de l’Unique ?

Faisons de ces engagements nos résolutions du Nouvel An pour l’année 2015 !

Phil Cunningham
Dr Philip A. Cunningham
Président de l’ICCJ
Saint Joseph’s University, Philadelphia