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Discussion autour d’un article de Benoît XVI sur les juifs

Mélinée Le Priol , le 10/10/2018 à 17h41

Un article signé Joseph Ratzinger-Benoît XVI sur les relations entre le christianisme et le judaïsme est paru mercredi 10 octobre en français dans la revue « Communio » (1).
Il avait suscité des tensions, cet été, après sa publication en langue allemande.
« La Croix » a sollicité les réactions du rabbin Rivon Krygier, de la communauté Adath Shalom, et du père Olivier Artus, ancien membre de la Commission biblique pontificale avec Benoît XVI.

La Croix : Benoît XVI nie-t-il que l’Église catholique ait jamais adopté une « théologie de la substitution », selon laquelle l’Église remplace Israël ?

Rivon KrygierRivon Krygier : Certes, Benoît XVI reconnaît dans cet article (intitulé Les dons et l’appel sans repentir et réagissant à un texte publié en 2015 pour le 50e anniversaire de Nostra aetate, NDLR) que si elle n’a pas été théorisée par l’Église en tant que telle, une telle théologie a bien existé, et largement déterminé la représentation des juifs dans l’Histoire. Cependant, là où je trouve que sa position n’est pas défendable, c’est quand il dit qu’il n’y a jamais eu d’exclusion totale du peuple juif hors de la promesse : cette exclusion a bien eu lieu, notamment lors du concile de Florence (1442), qui annonçait la damnation à l’enfer de tous les juifs ! Il est clair, dans ce texte, que la grande préoccupation de Benoît XVI est de montrer la continuité entre le judaïsme et le christianisme. Mais ce faisant, il minimise ce qu’a été l’antijudaïsme profond dans l’histoire chrétienne et la mutation majeure opérée par Nostra aetate en 1965.

Olivier Artus : Ce que cherche à montrer Benoît XVI, c’est que le terme de substitution ne rend pas compte de la complexité de l’Écriture sainte – outre le fait, dit-il, qu’il n’a jamais été utilisé par le magistère.
Deux raisons à cela, selon lui : la pluralité du judaïsme (auquel le mouvement judéo-chrétien du Ier siècle appartient encore) et la dynamique d’interprétation des Écritures d’Israël (que le Nouveau Testament des chrétiens prolonge et déploie). Néanmoins, il est différent de dire que magistériellement, il n’y a jamais eu de théologie de la substitution, et d’affirmer qu’un antijudaïsme chrétien a existé en de multiples périodes et fait le lit de drames historiques. Or il est vrai que cela, Benoît XVI n’y revient pas dans sa réponse du 23 août au grand rabbin de Vienne Arie Folger (2).

Benoît XVI considère-t-il que la lecture chrétienne de l’Ancien Testament soit la seule « valide » ?

Olivier Artus
Olivier Artus

Olivier Artus : Le pape émérite réaffirme simplement la position de l’Église catholique : la lecture chrétienne des Écritures d’Israël est une lecture christologique, selon laquelle Jésus-Christ est la clé d’interprétation de l’espérance d’Israël. Mais cette lecture ne prétend pas être la seule ! Et dans la mesure où la première alliance n’a pas été révoquée, non seulement la lecture juive est pertinente, mais elle est aussi nécessaire.
En outre, les chrétiens ne peuvent avoir la prétention d’enseigner quoi que ce soit aux juifs. Benoît XVI ne prend pas la peine de le rappeler dans son article, mais cela apparaît mieux dans sa correspondance avec le grand rabbin de Vienne, quand il dit que sa référence méthodologique est le document de la Commission biblique pontificale de 2001 : ses conclusions sont très claires sur le fait que tout prosélytisme à l’encontre des juifs est à bannir.

Rivon Krygier : Je serais le dernier à vouloir contester la légitimité d’une lecture christologique de l’Ancien Testament, puisque c’est le propre du christianisme ! Ce que je trouve blessant et réducteur, en revanche, c’est qu’Israël apparaisse dans l’article de Benoît XVI comme un simple maillon dans une chaîne qui mène inéluctablement au Christ : le judaïsme n’est pas estimé comme une spiritualité avec sa vocation propre, mais seulement comme une rampe de lancement conduisant au christianisme.
Pour moi, cela casse la dynamique d’un dialogue véritable, où le regard de l’autre nous questionne. Cette émulation, ce côté si bénéfique du dialogue, où sont-ils dans ce document ?

Benoît XVI dévalue-t-il la portée spirituelle de l’actuel État d’Israël ?

Olivier Artus : Le pape émérite écrit qu’« un État qui se prendrait lui-même pour l’accomplissement théologique et politique des promesses, selon la foi chrétienne, n’est pas envisageable dans notre histoire ». Cela voudrait dire, en effet, que l’eschatologie a fait irruption dans le temps de l’histoire… Or pour les chrétiens, les promesses de Dieu ne seront tenues qu’à la fin des temps, inaugurant son Royaume. Je comprends toutefois l’inquiétude que peut provoquer ce propos. Nous, chrétiens, n’avons vécu ni la Shoah ni l’immense espérance qu’a représenté la naissance d’Israël en 1948 : nous regardons peut-être les choses de manière clinique et froide, mais je comprends que pour les juifs, tout cela soit « à vif ». Une remarque théologique absolument fondée peut, parce qu’elle touche au plus sensible de l’interlocuteur, lui paraître irrecevable.

Rivon Krygier : Benoît XVI a raison d’inviter à la prudence face aux courants messianistes prenant trop à la lettre les prophéties bibliques… Mais de là à dire que l’État d’Israël n’a aucune signification théologique, c’est manquer un peu de considération ! Il fait une concession a minima en avançant que la promesse divine concerne le droit des juifs à un État abri au nom des souffrances endurées, mais refuse d’y voir un quelconque accomplissement théologique. Or, l’espérance des juifs est bien que cet État conduise, à terme, à une forme plus idéale d’humanité et de spiritualité.

Alors que jusqu’ici, l’Église s’était bien gardée de se prononcer clairement sur la vocation théologique de l’État d’Israël, Benoît XVI referme le dialogue et la réflexion de manière catégorique. C’est une affirmation unilatérale, qui proclame le monopole chrétien sur l’avenir spirituel.

Cet article constitue-t-il un retour en arrière dans le dialogue judéo-chrétien ?

Rivon Krygier : Ce texte de Benoît XVI n’est pas catastrophique, mais je le trouve décevant au regard des grandes avancées du document de la Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme (2015). C’est une réaction de retenue, qui casse un peu l’élan de l’invitation à approfondir le dialogue entre nos deux religions. Pour moi, c’est préoccupant : si ce texte devenait la position officielle de l’Église, on aurait refermé un chapitre qui promettait beaucoup.

Olivier Artus : Je crois que l’intention du pape émérite, dans cet article, était de dénoncer l’extrême simplisme d’une théologie de la substitution si elle avait existé. C’est un travail exégétique précis et austère qui, comme souvent avec Benoît XVI, avance pas à pas. Il est vrai que cela peut donner l’impression qu’il hésite. Mais il faut rappeler qu’il s’agit d’un document de travail et qu’il n’était pas, au départ, destiné à la publication : il lui manque donc tout l’appareillage contextuel.


« Comprendre d’une manière nouvelle les promesses d’Israël »
Benoît XVI, « Les dons et l’appel sans repentir »

« Saint Luc nous raconte que Jésus le Ressuscité, en chemin avec deux disciples, les guide en même temps sur un chemin intérieur. Avec eux, il lit pour ainsi dire l’Ancien Testament d’une manière nouvelle. Ainsi apprennent-ils à comprendre d’une manière nouvelle les promesses et les espérances d’Israël, ainsi que la figure du Messie. Ils découvrent que c’est justement le destin du Crucifié et du Ressuscité, cheminant d’une manière mystérieuse avec les disciples, qui est préfiguré dans les Livres. (…) (Ce texte) décrit aussi au fond la conversation entre juifs et chrétiens, telle qu’elle devrait avoir lieu jusqu’à aujourd’hui et n’a malheureusement été esquissée que dans de rares moments. »

Extrait de l’article Les dons et l’appel sans repentir, de Benoît XVI

Mélinée Le Priol

(1) Revue Communio, N. 259, septembre octobre 2018, 145 pages, 14 €
(2) Celui-ci avait manifesté ses inquiétudes quant à l’article de Benoît XVI le 8 juillet, dans un texte intitulé Le dialogue en péril ?. S’en est suivi un échange épistolaire publié dans un livre à paraître ce mois-ci chez Parole et silence, L’Alliance irrévocable.


Le texte de Benoît XVI sur l’Église et les Juifs « ne manquera pas de susciter des réactions »

ENTRETIEN Le père Luc Forestier, directeur de l’Institut supérieur d’études œcuméniques au Theologicum de l’Institut catholique de Paris, explique les enjeux théologiques d’un article signé par Joseph Ratzinger-Benoît XVI dans l’édition allemande de la revue Communio.

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner , le 12/08/2018 à 16h23

La Croix : Quelles questions la publication d’un article signé par Joseph Ratzinger-Benoît XVI dans l’édition allemande de la revue Communio soulève-t-elle selon vous ?

Père Luc Forestier : La première question est de savoir qui parle : le théologien ou le pape ? La signature ne permet pas de trancher. Jusqu’à présent, comme pape émérite, Benoît XVI avait gardé une extrême réserve et pris soin de ne jamais mettre en difficulté son successeur. Pourquoi accepter maintenant de publier un article – sans que l’on sache si le pape François était au courant –, et pourquoi sur ce sujet ? Certains risquent de penser que Joseph Ratzinger dit là des choses qu’il n’a pas pu dire lorsqu’il était pape…

Quel est l’apport théologique de ce texte ?

P. L. F. : Le pape émérite retient essentiellement deux thèmes du texte publié en 2015 – pour le 50e anniversaire de Nostra Aetate – par la Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme, qui était déjà lui-même une relecture des cinquante années de réception de la déclaration du concile Vatican II : le refus de la théologie de la substitution, et la non-révocation de la première alliance. Il affirme que ces deux affirmations sont « fondamentalement correctes » mais qu’elles sont « imprécises » et qu’elles nécessitent « une évaluation critique plus poussée » (müssen kritisch weiter bedacht werden). Il ne remet pas en cause le travail de la commission ; je dirais plutôt qu’il prend une forme de distance critique – au sens intellectuel du terme – vis-à-vis de lui.

D’une certaine manière, il poursuit sa réflexion de théologien. Et, comme lors de sa conférence donnée à Ratisbonne sur foi et raison, son propos est très nuancé. Mais, comme à Ratisbonne où il avait – incidemment – évoqué le rapport de l’islam à la violence, le sujet est tellement polémique qu’il ne va pas manquer de susciter des réactions.

Quelle est sa position concernant la théologie de la substitution ?

P. L.F. : La théologie de la substitution consiste à affirmer que l’Église a remplacé Israël. Du point de vue du pape, elle n’existe pas en tant que position théologique structurée et il en veut pour preuve, notamment, les écrits de saint Augustin reconnaissant l’apport d’Israël dans la révélation à travers les Écritures (ce que nous appelons l’Ancien Testament).

Je trouve son affirmation discutable car je pense qu’il n’examine pas toutes les pièces du dossier. Car Augustin considérait aussi que l’existence diasporique du peuple juif prouve qu’il a tort et que nous, chrétiens, avons raison ! Selon moi, cette théologie de la substitution – symbolisée par les deux statues de la cathédrale de Strasbourg représentant l’Église catholique sous les traits d’une belle jeune femme et le peuple juif sous la forme d’une autre les yeux bandés – a structuré notre imaginaire pendant des siècles.

De quelle manière Joseph Ratzinger-Benoît XVI aborde-t-il le thème délicat de l’ancienne et de la nouvelle alliance ?

P. L. F. : La formule qui figure à ce sujet dans le Catéchisme de l’Église catholique, qui est celle de Jean-Paul II à Mayence en Allemagne en 1980, décrit le dialogue entre juifs et catholiques comme une « rencontre entre le peuple de Dieu de l’ancienne alliance, jamais révoquée par Dieu, et le peuple de Dieu de la nouvelle alliance ». Le pape François l’a d’ailleurs reprise dans son encyclique Evangelii gaudium (n° 247).

Pour Joseph Ratzinger-Benoît XVI, cette formule a été utile à une époque et correspondait à une étape du dialogue mais elle ne peut décrire à elle seule l’ampleur de la réalité, ce qui exige des « précisions » (Präzisierungen) et des « approfondissements » (Vertiefungen).

De fait, le débat théologique existe, et tout approfondissement est utile et nécessaire. Le problème, encore une fois, est de savoir si c’est le théologien qui s’exprime ou le pape émérite. Cette intervention va-t-elle enrichir le dialogue entre juifs et catholiques, ou le compliquer ?

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner

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