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Entre Histoire et engagement : une Amitié

Éditorial de la revue SENS, n°434 (Janvier-Février 2021) par Jean-Dominique DURAND, président de l’AJCF

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L’Amitié Judéo-Chrétienne, voulue par un historien qui était juif, Jules Isaac, et par un grand poète, Edmond Fleg, est née d’une histoire effroyable, celle de l’antisémitisme, de la haine séculaire des juifs, qui a trouvé son paroxysme en terre chrétienne, en Europe, entre 1933 et 1945.

Voyant dans l’enseignement traditionnel chrétien la racine principale du mal, surmontant sa propre douleur face au tribut payé personnellement à cette haine avec la disparition de sa famille dans l’enfer nazi, Jules Isaac s’est acharné à démontrer tout ce que cet enseignement portait en lui d’erroné et la nécessité de le réviser afin de nouer une nouvelle amitié spirituelle entre juifs et chrétiens, sans perdre de temps, alors que l’Europe se réveillait à peine d’un effroyable cauchemar. Il y voyait le fondement de la lutte contre les préjugés antisémites.

Je voudrais ici, dans ce premier éditorial en tant que nouveau président de l’association, souligner l’importance de ces deux termes : Histoire et Amitié.

Jules Isaac a agi avant tout en historien. Il a voulu revenir aux textes fondateurs qu’il a décortiqués, analysés, confrontés les uns aux autres. Sa démarche est une formidable leçon de méthode pour démontrer ce qui paraissait impossible à beaucoup, qu’un enseignement transmis d’abord par les Pères de l’Église, puis répété des siècles durant, devait être révisé pour être fidèle au Christ et effacer les interprétations erronées de la Bible qui entretenaient la haine des juifs. Sans agressivité mais avec la sûreté de celui qui avance sa démonstration avec rigueur, il a réussi à convaincre jusqu’au pape. Connu pour ses manuels d’histoire qui ont forgé la conscience historique de plusieurs générations (dont la mienne), il a su convoquer l’Histoire pour renverser l’erreur et poser les bases de l’amitié et de l’estime. Il a mené un combat de vérité. C’est avec raison que Mgr Pierre d’Ornellas le qualifie de « génie providentiel ».

L’association, pensée pour renouveler les relations entre les chrétiens et les juifs, n’est pas une association quelconque, elle n’est pas une Union, ni un Groupement, ni une Entente ou une Société, ni encore un Comité. Elle est une Amitié. Ce mot est fort, il est un engagement. Il invite à l’humilité, à la connaissance, la compréhension, le respect, la confiance mutuels entre juifs et chrétiens. Il implique de se parler d’égal à égal. L’amitié est exigeante et bienveillante.

Cette Amitié a déjà une longue histoire, de plus de 72 ans, une belle histoire alimentée par ses présidents successifs, depuis Henri-Irénée Marrou, un autre immense historien, jusqu’à Jacqueline Cuche, que je remercie pour son action à la tête de l’AJCF pendant ces six dernières années. Je mesure le chemin parcouru depuis la Conférence de Seelisberg de l’été 1947, mais aussi l’ampleur de la tâche qu’il me revient à mon tour d’accomplir. Car si l’AJCF se caractérise par une présence forte dans le paysage religieux et civique de notre pays, les intuitions des fondateurs et de leurs successeurs sont toujours à approfondir. Des avancées théologiques considérables ont été accomplies, avec le pape Jean XXIII et sa rencontre fameuse avec Jules Isaac le 13 juin 1960, le concile de Vatican II et la Déclaration Nostra Ætate, avec Jean-Paul II qui a fait le voyage à la fois le plus long et le plus court de son pontificat en se rendant à la Grande Synagogue de Rome pour rencontrer son frère aîné dans la foi, le Grand Rabbin Elio Toaff, le 13 avril 1986 : quelques centaines de mètres à franchir, mais près de 2000 ans pour les parcourir. Il faut poursuivre le travail théologique, qui permet de mieux se connaître, de comprendre ce qui divise et aussi ce qui rapproche, qui ouvre au respect entre juifs et chrétiens. L’AJCF se situe pleinement dans les perspectives ouvertes par le pape François à travers le concept d’amitié sociale qu’il développe dans sa dernière encyclique, Fratelli tutti.

Notre Amitié a une mission majeure à accomplir dans notre pays si fracturé, où l’antisémitisme est vivace. Nous ne devons pas oublier qu’en 2012, pour la première fois depuis 1944, des enfants, Gabriel 3 ans, Aryeh 6 ans, Myriam 8 ans, ont été assassinés dans leur école parce qu’ils étaient juifs. Nous ne devons pas oublier le meurtre d’Ilan Halimi en 2006, ni le massacre de l’Hyper cacher à Paris en 2015, ni ceux de Sarah Halimi en 2017 et de Mireille Knoll, qui avait échappé à la rafle du Vel’d’Hiv’, mais fut rattrapée par la haine antisémite au soir de sa vie en 2018. En recevant le Simon Wiesenthal Center le 20 janvier 2020, François s’indignait de la « recrudescence barbare de l’antisémitisme ». Nous pouvons en donner de nombreux exemples en France. Mais on l’observe aussi dans toute l’Europe. En Italie, Liliana Segre, rescapée d’Auschwitz, âgée de 90 ans, vit sous protection policière depuis que le Président de la République l’a nommée au poste honorifique de sénatrice à vie, car elle est victime de menaces de mort répétées. « La lutte contre l’antisémitisme est une obligation fondamentale pour la conscience et un devoir primordial de salubrité morale » écrivait Jacques Maritain dans sa Lettre à la Conférence de Seelisberg, en juillet 1947.

Notre Amitié a un rôle éminent à jouer dans la lutte contre la haine et l’antisémitisme, à travers le dialogue et la connaissance mutuelle dans le respect réciproque, en en portant les fruits aussi en dehors de l’association, afin de toucher celles et ceux qui en sont éloignés, les pouvoirs publics, les médias, comme l’indique spécifiquement l’article 2 de nos statuts. C’est pourquoi elle a une responsabilité particulière dans la formation des générations montantes au dialogue judéo-chrétien dans la perspective de faire tomber les peurs et les préjugés. Ce doit être une des priorités pour les années qui viennent.

Jean-Dominique DURAND
Président de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France