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LA CONSCIENCE JUIVE DE L’ÉGLISE

Jules Isaac et le Concile Vatican II

par Norman C. TOBIAS
Préface de Robert O. Paxton
(Traduit de l’anglais ‒ américain ‒ par John Jackson)
Salvator, coll. Biographie, octobre 2018, 338 pages, 22 €.

Il y a maintenant un peu plus de 50 ans, le Concile Vatican II adoptait à une écrasante majorité une Déclaration sur les rapports de l’Église catholique avec les religions non chrétiennes dont la quatrième partie traite de « la religion juive ». L’importance de cette Déclaration n’est plus aujourd’hui à démontrer : elle a renouvelé le regard de l’Église sur les autres religions et tout particulièrement sur les Juifs et le Judaïsme. Le rôle de Jules Isaac dans l’inscription de ce sujet à l’ordre du jour du Concile et dans l’orientation qu’a prise la réflexion des responsables de l’Église sur ce sujet est généralement reconnu de ceux qui ont suivi cette histoire, mais aucun ouvrage n’avait, jusqu’à présent, été consacré à l’examen détaillé de cette question.

C’est le mérite de Norman Tobias —un Juif canadien anglophone qui, après avoir fait des études de droit, s’est lancé dans des études de théologie et d’histoire religieuse — de s’être attelé à cette tâche, d’abord dans une thèse de doctorat soutenue en 2015 dans le cadre du département des Études religieuses de l’Université de Toronto, ensuite dans un livre en anglais publié par l’éditeur Palgrave Macmillan en 2017 et qui vient d’être traduit par John Jackson et publié par les Éditions Salvator.

Comme il le dit à la fin du “Prologue”, l’auteur a cherché d’abord à étudier qui était Jules Isaac pour ensuite s’interroger sur le fait que l’Église romaine lui ait prêté attention et sur ce qu’il y « avait chez [lui] et dans l’époque où il est apparu qui l’ait rendu apte à être celui qui allait jouer un rôle de catalyseur, en amenant l’Église officielle à modifier sa prédication et son enseignement sur les Juifs et le Judaïsme ». Pour ce faire, il s’est appuyé sur la bibliographie imprimée disponible — dont la Revue Sens qui est abondamment citée — mais surtout sur le fonds Jules Isaac de la Bibliothèque Méjanes, à Aix-en-Provence, où avaient été déposées les archives privées de Jules Isaac et, en particulier, sa correspondance.

Préfacé par Robert Paxton, l’auteur de La France de Vichy, 1940-1944 (Seuil, 1973) et, avec Michaël Marrus, de Vichy et les Juifs (Calmann-Lévy, 1981), l’ouvrage de Norman Tobias comporte treize chapitres, que l’on peut regrouper en trois parties : 1/ Jules Isaac, 2/ son approche de l’antisémitisme chrétien et du nécessaire redressement de l’enseignement de l’Église, 3/ la démarche qu’il entreprit auprès de Jean XXIII en juin 1960 et le travail de réflexion qui s’en est suivi au sein des instances chargées de la préparation du Concile qui, on le sait, a abouti, non sans mal, à la Déclaration Nostra Ætate.

Pour répondre à la question : “Qui était Jules Isaac ?”, les cinq premiers chapitres brossent à grands traits sa biographie jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’abord de retracer les années de formation et ses premiers engagements auprès de Péguy au moment de l’Affaire Dreyfus (chapitre 2), puis ses activités professionnelles et ses combats comme professeur d’histoire et comme auteur des manuels de la collection “Malet-Isaac” qu’il sera seul à concevoir et à rédiger après la Première Guerre mondiale et la mort d’Albert Malet (chapitre 3). Norman Tobias décrit ensuite le sort de Jules Isaac pendant la période 1940-1943 où, chassé de l’université du fait de la Loi portant Statut des Juifs, il passe de la condition de “Citoyen” à celle de “Lépreux” et commence, après avoir écrit Les Oligarques, à s’interroger sur l’antisémitisme chrétien (chapitre 4) ; un dernier chapitre de cette partie traite de “la catastrophe” d’octobre 1943 et de l’arrestation des siens par la Gestapo, de sa vie clandestine jusqu’à la libération et de la poursuite, dans d’immenses difficultés, de la rédaction de ce qui deviendra Jésus et Israël (chapitre 5).

Avec raison, Norman Tobias présente (c’est l’objet du chapitre 1 et il y revient au début du chapitre 6) le débat de 1946 avec Daniel-Rops à propos des quelques lignes insoutenables que ce dernier avait publiées dans Jésus en son temps, comme le tournant des engagements de Jules Isaac qui inaugure la seconde période de sa vie et de son action. C’est alors qu’il prend publiquement position contre l’enseignement traditionnel de l’Église sur les Juifs et le Judaïsme que Daniel-Rops reprenait à son compte.

On connaît les étapes de ce nouvel engagement : la rédaction de ses “Dix-Huit Propositions”, qu’il mettra en annexe de l’édition de Jésus et Israël et qui résument les rectifications de l’enseignement chrétien qu’il juge indispensables ; la participation à la Conférence de Seelisberg (1947) qui, en adoptant les “Dix Points”, s’inscrivait dans le prolongement des “Dix-Huit Propositions” et en reprenait l’esprit ; la fondation, l’année suivante, de l’Amitié Judéo-Chrétienne, section française de l’International Council of Christians and Jews (chapitre 6). C’est surtout la publication de Jésus et Israël (1948), que Norman Tobias présente comme « une déclaration de guerre contre la haine ». Il en énumère “l’architecture” — la structure en quatre parties — et les principales thèses (chapitre 7) avant d’en étudier le retentissement : l’accueil enthousiaste d’un certain nombre d’auteurs comme le Pasteur Westphal, le théologien orthodoxe Léon Zander, le Père Démann des Pères de Sion ou l’historien catholique Jacques Madaule (qui deviendra Président de l’Amitié Judéo-Chrétienne) ; mais il n’omet pas les oppositions qui vinrent en particulier de deux personnalités proches de Jules Isaac lui-même, le Père jésuite Jean Daniélou et le professeur Henri-Irénée Marrou — lequel avait d’ailleurs été choisi par Jules Isaac pour être le Président de l’association qu’il venait de fonder (chapitre 8).

Dans ce même chapitre, Norman Tobias se pose la question : « Pourquoi Jules Isaac et non pas James Parkes ? », en faisant référence à cet auteur anglican qui, dès 1934 et son livre Le conflit de l’Église et de la Synagogue, avait commencé à explorer la question de l’origine de l’antisémitisme chrétien. La réponse qu’il donne a deux volets : d’abord la personnalité de Jules Isaac, un universitaire juif indépendant qui insistait sur les déviations, au cours de l’histoire de l’Église, de l’interprétation des Évangiles et sur le nécessaire retour aux textes pour éradiquer l’antijudaïsme chrétien ; mais aussi le moment : après la Shoah et dans le contexte de la convocation d’un Concile chargé de repenser la présence de l’Église au monde, les esprits étaient mûrs pour s’engager dans de nouvelles réflexions. Ce sont, pour lui, ces deux éléments qui ont joué pour que ce soit Jules Isaac qui devienne alors la conscience juive de l’Église.

Mais cela ne s’est pas fait en un jour, et retracer cette histoire dont Jules Isaac est à l’origine, mais qui se déroula ensuite en dehors de lui, est l’objet des quatre derniers chapitres du livre. Norman Tobias repart d’abord (chapitre 9) de la première audience accordée par le Pape Pie XII à Jules Isaac en 1949, audience dont l’objet était, pour ce dernier, de présenter au Pape le résultat de la Conférence de Seelisberg (les “Dix Points”) et, surtout, de soulever la question de la prière pour les Juifs du Vendredi saint. Il rappelle ensuite le travail d’approfondissement fait par Jules Isaac pendant la décennie 50, en particulier avec la publication de Genèse de l’antisémitisme. C’est ainsi que, bien préparé et correctement conseillé, Jules Isaac a pu saisir l’opportunité qu’offrait l’annonce par Jean XXIII, au début de l’année 1959, de la convocation d’un Concile œcuménique pour poser le problème de l’enseignement de l’Église. Et c’est à partir de l’audience que lui accorde Jean XXIII en juin 1960 que le processus put se mettre en marche (chapitre 10).

Restait, bien sûr, à étudier — ce qui n’avait jamais été fait jusque-là dans cette perspective — le sort de ce processus à travers l’évolution de la réflexion des théologiens et des experts, et de sa traduction dans divers projets présentés aux sessions de la sous-commission chargée de la Question juive (chapitre 11) ; puis les discussions lors des quatre sessions plénières du Concile lui-même (chapitre 12). Comme le souligne Gregory Baum dans sa préface : c’est là, dans ces chapitres, que l’on trouve ce qui fait l’originalité du travail de Norman Tobias : « une étude détaillée du débat théologique et exégétique suscité parmi les Catholiques par l’intervention provocatrice de Jules Isaac ». Décédé en septembre 1963, Jules Isaac n’a pas pu voir l’aboutissement de son action, mais — et c’est bien ce qui ressort du remarquable travail de Norman Tobias — il a été un acteur privilégié du processus de révision de l’enseignement de l’Église. Nostra Ætate marque bien le nouveau regard que l’Église porte sur les Juifs et le Judaïsme et — conséquence dont personne n’avait probablement pris conscience au départ — sur elle-même. D’où aussi l’affirmation qu’un retour en arrière n’est plus possible, comme l’ont montré les divers documents publiés depuis par Rome (chapitre 13).

L’ouvrage de Norman Tobias permettra d’avoir une juste appréciation du rôle de Jules Isaac et pour comprendre l’origine et les développements du processus qui a conduit l’Église catholique à modifier profondément, en notre siècle, le regard qu’elle portait traditionnellement sur le Peuple dont elle est issue.

Yves CHEVALIER

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